Les vieux démons, d’Yves Carchon

Les vieux démons, d’Yves Carchon

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Article N°20016

Les vieux démons, d’Yves Carchon


 
Nouveau challenge réussi, tenant autant au rythme de l’intrigue qu’à la qualité du sujet traité. Sans hésiter, Les vieux démons semblent nous renvoyer à notre lancinant passé, souvent escamoté, afin de mieux comprendre notre présent...

Avec Les vieux démons, polar sorti fraîchement en librairie, l’auteur de Riquet m’a tuer semble changer de registre. A juste titre, puisqu’il emporte une nouvelle fois adhésion et plaisir du lecteur. Et peut-être plus cette fois-ci ! On renoue avec le style fluide de l'auteur, qui se joue des poncifs, excellant dans l’approche cursive et la finesse psychologique. On sent toujours, à fleur de phrases, jubilation, entrain, plaisir à camper tel personnage ou à ourdir telle situation ou tel rebondissement. Ce qui n’exclut en rien une prose dense, sans être lourde. Cette fois, avec Les vieux démons, il nous entraîne en 1961 sur les traces de deux jeunes activistes en cavale, engagés pour l’indépendance algérienne : une jeune idéaliste, Viviane, pasionaria aux allures romantiques, luttant farouchement pour ses idées, et Kaddour, étudiant carabin, militant FLN, chargé d’organiser la lutte armée à Paris. Un couple surprenant parce qu’atypique, dans le sillage duquel on s’engage hardiment. Dans la cavale qui va suivre, haute en péripéties, on retrouve le flic fétiche de l’auteur, Paolo Fragoni, en début de carrière, que ses chefs ont sorti du placard pour élucider une affaire épineuse : l’assassinat d’un ponte de la DST. Sur fond de retour au pouvoir de De Gaulle et de guerre d’Algérie, on s’embarque dans une intrigue serrée, véloce, noire, peuplée d’ombres surgies d’un passé pas si vieux et d’autant de fantômes... Une sarabande de personnages mi collabos, mi résistants, renvoyant à un monde « modianesque » où aucun n’est réellement net et où chacun hélas a peu ou prou participé aux turbulences de l’époque. Fragoni, épaulé par un vieux de la vieille, va devoir remonter au Bordeaux de l’Occupation et à la France de Vichy, via la rafle du Vel d’Hiv’, pour réussir à faire le lien entre l'exécuteur du flic de la DST et les deux jeunes fuyards... Un polar brut, aux personnages justes et attachants, aux situations déroutantes, qui mène le lecteur de Paris à Toulouse, via Perpignan, pour finir à Madrid dans l’Espagne franquiste... Un roman franc, cherchant à renouer avec les codes du « roman policier », avec un arrière-plan politico-mafieux, faisant aussi écho à une forme de terrorisme que l’on vit aujourd’hui... On peut comprendre alors qu’écrit dans la nécessité de l’heure, il nous révèle une ambition à peine cachée : celle d’écrire — grâce aux moyens puissants qu’offre le polar — la trame pas assez racontée d’un anti roman national d’où s’estomperaient les clichés et autres images d’Epinal dont on est abreuvé, et qui nous aiderait à déterrer nos actions sombres du passé et à sortir de nos placards les cadavres d'hier. Les vieux démons est donc plus qu’un polar. C’est une sommation à chasser les non-dits, à gratter l’os de notre Histoire afin de mieux comprendre notre présent. Pour une telle piqûre de rappel, et pour d'autres raisons que l'on décrouvrira dans ce roman, l’auteur mérite un grand bravo.

Editions Cairn, Collection du Noir au Sud, 10 euros, 275 pages

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