Après l'ubérisation du travail, tendons nous vers la ''siliconisation'' des territoires ?

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Article N°17211

Après l'ubérisation du travail, tendons nous vers la ''siliconisation'' des territoires ?

L’irrésistible expansion du libéralisme numérique sur tous nos territoires bousculent nos façons de penser le territoire.

Quel territoire ne rêve pas de devenir la la Silicon Valley de l'Europe ?

- Comment les élus, les Directeurs Généraux de Services vont ils pouvoir face à un tel changement, tout en développant une véritable conscience critique vis à vis des ces nouvelles technologies qui transforme tous les domaines qui sont sous leur responsabilité : l'énergie, l'eau, les déchets, la circulation automobile, les communications, l'accès aux données publiques.
- Comment les citoyens d'un même territoire vont réussir la captation et le partage des données pour inventer un nouveau territoire plus connecté, plus innovant.

Les services numériques de chaque commune de France doivent s'interconnecter entre eux et permettrent aux citoyens d'apporter leur propre valeur ajoutée comme l'a été la culture numérique née dans la Silicon Valley. Car la difficulté pour nos élus, va être de faire passer tous les citoyens cette révolution tant technique, organisationnelle que culturelle.

Nos présidents tant de la Métropole de Lyon, ou de la Région Auvergne Rhône Alpes en parlent à chacun de leur discours et chaque président d'intercommunalités s'interrogent.

Berceau des nouvelles technologies et des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) mais aussi Netflix et Twitter, etc.), la Silicon Valley incarne l’insolente réussite industrielle de notre époque.

Comment peut elle aujourd'hui inspirer les élus de nos territoires ?

San Francisco a même permit de faire émerger initiatives d'innovation sociales d'avant garde, comme l'expérience lancée par le collectif Diggers, installé dans un garage, qui visait à remplacer l'argent par la gratuité, le troc et le partage.

Les premiers Tiers lieux apparaissent en 1970 sous la forme de garage comme celui de Bill Gates ou de Steve Jobs, comme lieu de connexions d'innovations, de travail précaire, non conventionnel, décalé, de démarrage d'une entreprise. Puis, dès 1975, une cyberculture se développe sur le modèle du partage sans hiérarchie de communication ainsi que naît l'esprit du hacker, qui revendique un rapport personnel et contestataire aux technologies et au monde traditionnel d'hier.

Dans les années 30, toujours en Californie, un autre type de contre-culture font travailler ensemble des scientifiques et d’ingénieurs sur le même site puis au Cern près de Genève ensuite en 1989 où naitra le WEB (WWW World Wide Web). Le dispositif visait à accélérer la recherche, principalement militaire et des systèmes informatiques.

 

L'open source, par la gratuité des données et des services (comme Facebook) et l'Open Data, par l'accessibilité gratuite à toutes les données publiques à des entrepreneurs de plus en plus jeunes (dès le lycée) permettent à des idées plus réellement innovantes en elle mêmes, car s'intègrant toutes dans des pratiques déjà existantes mais en en changeant le modèle économique et en simplifiant l'usage par une désintermédiation extrême.

L'exemple d'Uber, de AirBnB et de BlablaCar est là pour nous le rappeler : le taxi, l'hégergement chez l'habitant, le co-voiturage n'est pas une idée neuve, mais c'est dans la simplicité d'usage, d'y avoir accès que tout change et seulement à l'aide des performances technologiques déjà existantes.

Mais il est bon de s'interroger sur les conséquences de ces nouveaux modèles sur notre civilisation, en quoi elle peut porter une partie des névroses du monde moderne par l'émergence importante des capteurs, des objets connectés dans notre environnement, par cette désintermédiation et automatisation grandissante qui entraine fragmentation importante du travail ou des entreprises Kleenex comme de nombreuses startups, de société de Vente Directe avec des millions de VDI (Vendeur à Domicile Indépendant ) ou encore avec les conducteurs d'Uber, ou livreurs à vélo à domicile, ou télétravailleurs qui redeviennent des tâcherons.

Les entreprises, les emplois par les inventions "Kleenex » selon Eric SADIN

Mais ce qui fait la puissance économqie des idées, dans la pensée « siliconienne », c'est par leur capacité à être réalisées, d'être « scalable » étendue à grande échelle très rapidement ». Souvent d'ailleurs elles meurt tout aussi rapidement, remplacées par d'autres idées, un nouvel objet, un nouveau service, une nouvelle application, une nouvelle manière d'approcher le marché, et à un rythme intensif.

Les start-ups ne sont pas destinées à durer en entreprises stables et pérennes, elles doivent croitre vite, mourir aussitôt, se succéder et les entrepreneurs passent d'une idée à une autre, c'est ainsi qu'une sur 10 sort du lot comme Blablacar, qui a du lui aussi créer beaucoup de volume sur très peu de jours alors que personne ne voulait investir sur cette start-up.

Donc, cette notion de très « Grande Vitesse », d'accélération du monde numérique s'oppose à la lenteur et à la profondeur de la réflexion humaine, et peut être génératrice de nombreuses maladies modernes comme la nomophobie qui est une phobie liée à la peur excessive d'être séparé de son téléphone mobile (nous serions 60% à en souffrir déjà). Ce mobile et son accès permanent aux réseaux sociaux efface toutes limites entre travail et vie privée, vie connectée et moments hors connexion et nous épuise lentement mais sûrement.

De plus, le tout-numérique, le "temoignage intégral de la vie de chaque citoyen" et l'addiction aux réseaux sociaux (qui pousse à tout prendre en photo, partager, commenter) amènent l'humain à être de plus en plus centré sur lui, avec une obsession de l'image et de la reconnaissance qui confine au pathologique.

Pour Eric SADIN, les entrepreneurs eux-mêmes sont "le modèle-type de cet égocentrisme poussé à l'extrême, une sorte de mégalomanie asociale : persuadés d’œuvrer pour le bien des foules, ils se sentent infiniment supérieurs aux masses, se laissent emporter par le sentiment de toute puissance que leur fournit l'invention technologique. Derrière la volonté toujours réaffirmée de rendre le monde meilleur grâce à la technologie se cache aussi une forme d'emprise sur les esprits et les états"

Mais la Silicon Valley ne renvoie plus seulement à un territoire, car c’est aussi et avant tout un etat d'esprit, peut être en passe de coloniser le monde au service du développement durable et des énergies renouvelables.

Une colonisation d’un nouveau genre « une silicolonisation », portée par de nombreux visionnaires : milliardaires, industriels, philosophes, transhumanistes, économistes, chercheurs, universitaires, think tanks, lobbys…, mais aussi par une classe politique qui encourage l’édification de « valleys » sur les cinq continents, sous la forme d’« écosystèmes numériques » et d’« incubateurs » de start-ups.

Elle peut se traduire positivement, par exemple, dans le cadre du projet d'EcoCité, de la Métropole de Grenoble, où le projet ne se limite pas à l'electricité, mais vise à mieux exploiter les synergies entre électricité, gaz, eau et chaleur, accéléré par la mise en synergie des différents acteurs au sein d'un même creuset " Think Progress" où Apple va installer un laboratoire d'une vingtaine de chercheurs.

Ce décloisonnement nous amène à repenser l'organisation des systèmes de production et de distribution énergétique en poussant à la création de liens durables entre les citoyens et leur territoire. Une nouvelle énergie durable est né !

Cependant, ce livre « La silicolonisation du monde » d'Eric Sadin nous prévient sur les dangers de ce puissant mouvement, qui façonne nos vies et la société, sans le consentement des citoyens ni débat politique à la hauteur des enjeux le danger d'imposer une oligocratie, une nouvelle civilisation basée sur la prédation numérique, de "Soft Totalitarisme" et de « marchandisation des données de notre vie privée et professionnelle ». Selon une étude d'Havas média, un Français sur deux serait prêt à vendre ses données personnelles

Le modèle siliconien est il en train de s'étendre aux autres territoires du monde, où chaque élu semble n'avoir pas d'autre ambition que de créer leur « Valley », leur lieu concentré de start-ups, d'incubateurs et technologies de pointe.
Est-ce vraiment souhaitable et pour quelles finalités : d'obtenir une forme d'emprise sur les esprits des citoyens et s'approprier leur manière de pensée en les colonisant à leur seul profit et de mener chaque humain à une dépossession de lui-même ?

Éric Sadin, écrivain et philosophe, prévient donc nos élus des limites d'une telle expansion du libéralisme numérique cherche à ralentir ce processus qui semble inévitable en invitant chacun de nous à réveiller son esprit critique et revaloriser son autonomie pour rétablir une véritable démocratie des citoyens pour les citoyens.

Il est également l'auteur de L'humanité augmentée: l'administration numérique du monde (L’Échappée, 2013), Surveillance Globale (Climats/Flammarion, 2009), de La Société de l’anticipation (Inculte, 2011)



Olivier LUISETTI

Lien :http://ericsadin.org/node/22

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